Henry VI de Shakespeare. Mise en scène de Thomas Jolly, vu par Christine Labourdette (comédienne)

Spectacle vu les 16 et 17 mai 2015 à L’Odéon-Théâtre de l’Europe
On avait entendu parler de ce spectacle de 18 heures, créé en juillet dernier à la Fabrica pendant le Festival d’Avignon 2014.
On avait lu ensuite les éloges que celui-ci avait déclenché dans les pages Culture des journaux de l’été; et on s’était dit « pas grave j’ai une séance de rattrapage puisque le spectacle sera accueilli au Théâtre des Arts à Rouen en juin 2015 »
Mais là patatra! dès octobre, plus une place, le spectacle affiche complet ! Mince, si le public se précipite pour aller voir un spectacle de 18H, c’est qu’il doit se passer quelque chose… J’ai donc fait le siège de la billetterie de l’Odéon pour essayer de voir une des représentations parisiennes qui cette fois-ci se déroule en 2 fois 9 heures; mais 9 heures de suite quand même! Et oh bonheur! un désistement me permet d’accomplir mon désir et d’obtenir le précieux sésame. Me voilà donc installée le samedi 16 mai à 14H dans la salle des Ateliers Berthier, fruits secs et bouteille d’eau dans le sac, pour attaquer ce marathon de théâtre, entourée de spectateurs assez dubitatifs mais partants « on verra bien, il y a 3 entractes, je pourrai toujours partir si j’en ai assez ». Alors que vous dire, sinon que dès le début on est emmené par l’énergie collective et l’engagement de cette troupe d’acteurs, dont plusieurs rouennais, compagnons de route de Thomas Jolly, jeune artiste de la scène surdoué de 33ans. Qui ne m’était pas inconnu d’ailleurs, ayant vu son « Arlequin poli par l’amour »de Marivaux en 2007 au Théâtre des Bains-Douches du Havre, déjà remarquable. L’aventure de Henry VI, longue épopée de la trilogie shakespearienne relatant les 50 années du règne de ce malheureux roi, est racontée avec un enthousiasme communicatif par ce magnifique groupe d’acteurs, endossant à tour de rôle grands et petits rôles, sautant, grimpant, s’adressant au public frontalement souvent, frôlant la caricature parfois, osant l’humour et le décalage, est pour moi une aventure humaine de partage théâtral telle qu’on n’en avait pas connue depuis longtemps.
L’envergure de l’entreprise obligeant les acteurs et les techniciens à changer le dispositif scénique fréquemment, puisque l’histoire se déroule en Angleterre et en France, et dans des villes différentes, le metteur en scène a ajouté un très beau personnage de Rhapsode qui, dès le récit interrompu, vient nous parler en avant-scène, rideau fermé.
Ce personnage dont le texte a été écrit par la comédienne qui joue le rôle, devient notre guide et notre fil conducteur dans ce foisonnement d’évènements et de personnages, ironisant avec gentillesse sur notre fatigue et notre lassitude possible, si bien que que ses interventions sont attendues avec un tel bonheur que des applaudissements ponctuent chacune de ses apparitions… Sa présence, espiègle et chaleureuse à la fois, crée de véritables respirations dans la somme impressionnante des scènes jouées, à tel point que le temps passé au théâtre devient un temps partagé avec plaisir, et non seulement avec la troupe d’acteurs, mais aussi avec les autres spectateurs.
Car dès le premier entracte, une connivence s’établit entre les uns et les autres; au 3°entracte, on se reconnaît, on esquisse un sourire avec ses voisins, on amorce la discussion sur tel ou tel passage du spectacle, sur le parti-pris du metteur en scène, qui ne plait pas à tous d’ailleurs; et à la fin du deuxième jour, on a la vague impression de quitter sinon des amis, du moins des connaissances… Et cela pour moi, c’est beau car c’est aussi la fonction du théâtre, de fabriquer de la communauté, du vivre-ensemble. MAIS, cela ne suffirait pas, et il y a avant tout, bien sûr, l’intelligence de ce spectacle qui fait de ces drames historiques de jeunesse de Shakespeare, réputés un peu lourdauds, une lecture vivante et limpide de l’Histoire avec son lot de violences, d’injustices, de trahisons, de guerres, d’innocence massacrée, de transgression mortifère, d’instabilité périlleuse, de lutte fratricide pour le Pouvoir, une histoire passionnante parlant d’hier, mais aussi d’aujourd’hui. Et si le constat désespérant pourrait plomber le message, l’énergie physique des acteurs et leur engagement rare sur le plateau ramènent de la positivité et de la jubilation au milieu du désastre… Les jeunes spectateurs dans la salle, en grand nombre, ne s’y trompent pas et applaudissent à tout rompre aux derniers saluts, qui, fait rare au théâtre, associent à l’équipe artistique l’équipe technique du spectacle, présente sur scène. Je regrette évidemment que le Volcan-Scène Nationale du Havre n’ait pas été en capacité d’accueillir ce spectacle, qui, à coup sûr, fera date dans l’histoire de la mise en scène en France, privant les havrais d’une aventure artistique hors du commun. 

Mais, Thomas Jolly, notre voisin normand, monte la saison prochaine Richard III (4 heures seulement!) pour clore le grand cycle shakespearien sur cette période de l’histoire de l’Angleterre, avec lui-même dans le rôle-titre… une session de rattrapage?? Voici, pour finir, le très beau texte que Thomas JOLLY inscrit dans le programme, en exergue du spectacle:
“Voici les mots de Richard II quand, contraint par la force, il doit remettre sa couronne à Bolingbroke qui lui succèdera sous le nom d’Henry IV:
« Sachant pourtant que mon maître, Dieu tout-puissant
Dans ses nuages rassemble en mon nom
Des armées de fléaux et qu’elles frapperont
Vos enfants encore à naître et même encore à concevoir.»
Et ces enfants, c’est nous.
Nous. Qui arrivons maintenant. Qui sommes arrivés il y a peu. Nous qui, comme ces personnages, tâchons de trouver une place dans le royaume, le découvrir et faire avec ce qu’on en a fait et ce qu’on continue d’en faire, avec ce qu’il en reste. Nous qui ne voulons pas pleurer un passé soi-disant plus brillant, et qui crions notre désir de bousculer un présent, de le croire plus grand, moins lâche, moins injuste et plus libre.
Notre royaume en péril nous accable et nous avons choisi de ne pas le subir.
…………..
Henry est cet enfant qui a raison des adultes.
Henry est l’intelligence qui devra triompher de la bêtise.
Henry est la lumière qui devra résorber l’ombre.
Henry est l’audace qui devra combattre le découragement.
Henry est la beauté qui devra terrasser la laideur. “

Le spectacle sera repris à Caen les 14 et 15 novembre, les 21 et 22 novembre.

Téléphone : 0231304800

Auteur :  Christine Labourdette

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