FESTIVAL d’Avignon, l’édito d’Olivier Py

Singularités

Pour le monde financier, économique et politique, il n’y a plus qu’un seul message : « Pas d’alternative ». Pas d’alternative semble le mot d’ordre de notre temps, la définition même du pragmatisme politique. Pas d’alternative. La croissance seule apporte le mieux vivre.

La non-redistribution des richesses est un mal nécessaire. L’économie seule a droit de vision et les chiffres ont définitivement remplacé les lettres. Cette soi-disant absence d’alternative a pour elle la violence des preuves et la brutalité du quantitatif. Après l’effroyable crise financière de 2008, la dérégularisation, l’évasion fiscale, la privatisation du travail et l’irrationalité des spéculations financières ont repris comme jamais et souvent avec la complicité des banques centrales et des gouvernements.

Tout bien considéré, il n’y a pas d’autre alternative à l’économie de marché si nous devons envisager cette alternative seulement dans les formulations de l’économie de marché elle-même.

Le remplacement progressif des forces politiques par les forces financières s’opère toujours comme inéluctable. Inéluctable donc comme l’était la monarchie de droit de divin. Et pourtant, nous ne pouvons nous contenter de cette inéluctabilité si utile pour les quelques minorités richissimes qui décident de l’avenir du monde.

C’est à notre tour de dire qu’il n’y a pas d’autre alternative que la culture et l’éducation. Et tant pis si cela a été trop souvent dit. Tant pis si cela a été crié dans le désert encore et encore, tant pis si une minorité le dit à une autre minorité qui l’entend. Il n’y a pas d’autre alternative que de considérer le problème sous la lumière d’un autre désir.

Non l’art ne peut servir seulement de consolation au tout libéral, ni de supplément d’âme à des défiscalisations, ni d’arrangement élégant et luxueux avec notre impuissance. L’art est ce qui précisément maintient ouvert les possibles quand tout semble impossible et que les puissances proclament cette impossibilité pour affermir leur pouvoir.

Il y a des alternatives au syllogisme qui veut que le monde libéral n’ait pour remède qu’un monde encore plus libéral. Il nous faut changer de point de vue, prendre une hauteur de champ et surtout commencer à nous battre non pour notre victoire mais pour celle des générations qui viennent. à ceux qui, à défaut de croire en l’Histoire, croient encore en l’avenir, c’est l’art qui permet de dépasser le désespoir de la lucidité et d’atteindre à la fraîcheur de l’espoir.

Pourtant comme on se sent seul parfois et désemparé et désarmé ! Comment trouver la force de ce changement énergétique et spirituel qui nous ferait désirer la connaissance plus que la possession, l’éblouissement plus que la prédation, la rencontre de l’autre plus que l’achat de technologie inutile ? C’est de là que viendront les alternatives à un mode de vie qui détruit le sens autant que la planète.

On a longtemps pensé qu’un homme seul ne pouvait subvertir la violence du monde et que seule une organisation politique capable d’assurer la convergence des luttes et de construire une masse révoltée était à même de le changer. Pourtant une nouvelle génération croit bien plus à la singularité qu’à l’agglomérat. La singularité est le nom que donnent les physiciens au centre tout-puissant des trous noirs, origine d’une énergie inconnue mais si forte qu’elle pourrait arrêter le temps. Parfaite définition de l’art : une singularité qui concentre tant d’énergie positive qu’elle peut courber le temps et arrêter l’héritage du malheur. C’est ce qui advient au cours de ce mystère de la représentation hors temps. Communauté convergente vers le centre du sens et réouverture de toutes les alternatives politiques. C’est en cela que l’art de la scène est une transcendance, non parce qu’il nous demande de célébrer la puissance d’un dieu mais parce qu’il nous rappelle qu’il y a dans le collectif une somme de singularités qui si elles s’accordent peuvent véritablement changer le cours du temps. Le collectif est une transcendance en soi et écouter son silence dans le noir de la salle nous permet d’en renouveler l’expérience.

Nous avons l’espoir d’un changement de genre politique qui n’assigne plus notre devenir à la nécessité économique et aux dieux obscurs de la finance. Nous apprenons à désirer autre chose pour que les générations à venir conservent l’ivresse du possible.

Olivier Py

       

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Présidente de la MCH

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