Exposition : « Moïse, figures d’un prophète »

Dans Le Monde, Philippe Dagen commente l’exposition au musée du Judaïsme à Paris.

« Quel visage avait Moïse ? Question évidemment sans réponse. A-t-il existé seulement un homme nommé Moïse ? Impossible à dire, encore. Il se pourrait qu’il soit l’une de ces créatures légendaires, dont toutes les religions ont besoin pour s’organiser et se diffuser.

Dans son cas, la question du visage est d’autant plus intéressante qu’elle ne devrait pas être posée. Au nombre des dix commandements, figure, dès la deuxième place, celui qui interdit la représentation du divin sous peine de tomber dans l’idolâtrie et de désobéir à Dieu. « Vous ne vous ferez point d’idole, ny d’image taillée, ny aucune figure pour les adorer », lit-on sur les tables de la loi que le Moïse peint par Philippe de Champaigne ou son atelier présente à l’admirateur de son style, d’une habileté et d’une majesté splendides.(…)

L’exposition Moïse, figures d’un prophète au Musée d’art et d’histoire du judaïsme fait de cette contradiction son sujet, tantôt implicitement, tantôt moins directement. Non sans un certain goût pour la provocation, elle s’ouvre sur l’une des plus fameuses séquences des Dix Commandements, de Cecil B. DeMille, la traversée de la mer Rouge par les israélites et l’engloutissement des armées de Pharaon.

Depuis 1956, Moïse a en effet les traits de Charlton Heston. Si ce n’est que, pour les besoins du film, l’acteur, glabre dans la plupart de ses rôles, porte une barbe plus ou moins abondante et longue selon les âges de sa vie. Soit, mais qui sait si Moïse était barbu ? Personne, mais il ne pourrait en être autrement : Moïse est barbu comme les dieux mésopotamiens, comme le Zeus des Grecs, le Jupiter des Romains et la plupart de leurs collègues célestes. Il ne serait que trop facile aujourd’hui de démontrer que divinité masculine et système pileux abondant vont le plus souvent de pair. Polythéismes et monothéismes sont sur ce point d’accord. « Du côté de la barbe est la toute-puissance », comme on sait depuis Molière. La raison sexuelle est évidente.

Préfiguration du Christ

L’exposition suit donc ce long fil, des fresques de la synagogue découverte à Doura Europos, en Syrie, qui datent d’entre 150 et 245 de notre ère jusqu’à Chagall en passant par les enluminures de manuscrits hébraïques médiévaux, les estampes illustrant les Bibles, les iconographies juive, catholique et protestante. (…)

Selon les cas, Moïse est cornu, comme dans la sculpture de Michel-Ange pour le tombeau de Jules II, tantôt rayonnant, comme dans le Champaigne, selon qu’est suivie l’une ou l’autre traduction du mot qaran (« rayonnant » ou « cornu »). Mais le principal est que sa figure rejoint le corpus des représentations des autres dieux et prophètes et leurs stéréotypes symboliques : le torse large, les bras puissants et l’inévitable barbe. Ces caractères étant aussi attribués au Christ, leurs images tendent à se rapprocher, ce qui n’est pas sans conséquences religieuses puisque Moïse apparaît alors comme la préfiguration du Christ.

Sa figure rejoint le corpus des représentations des autres dieux et prophètes et leurs stéréotypes symboliques

Son image peut aussi se rapprocher de celles que l’on prête aux philosophes antiques, autre assimilation propre à l’humanisme. Ou rejoindre l’idéal d’un roi bienveillant et sage, de sorte qu’elle sert alors à célébrer princes et empereurs à des fins idéologiques et dynastiques.

La multiplicité de ces interprétations démontre à la fois l’importance majeure et la remarquable plasticité de l’image de Moïse, qui voyage d’une religion à une autre, d’une fonction politique ou sociale à une autre au gré des époques et des lieux. (…)

Elle finit sur la plus récente réincarnation de Moïse, celle qui, au XXsiècle, fait de lui un libérateur, modèle pour les juifs d’Europe et les Afro-Américains aux Etats-Unis. 

Sur une photo prise peu avant son assassinat, Martin Luther King est à la tribune avec, à sa droite, le rabbin Abraham Joshua Heschel. « Go down, Moses, chantait alors Louis Amstrong, let my people go. »

image: http://s2.lemde.fr/image/2015/10/29/534×0/4798863_6_3193_gustave-moreau-1826-1898-etude-de-tete_a3754b757519e54b53bb57511093b64f.jpg

Gustave Moreau (1826-1898), "Etude de tête pour Moïse en vue de la Terre promise", vers 1854.

« Moïse, figures d’un prophète ». Musée d’art et d’histoire du judaïsme, 71, rue du Temple, Paris, 3e. Du lundi au vendredi, de 11 heures à 18 heures, 21 heures le mercredi, le dimanche de 10 heures à 19 heures. Entrée : 7 €. Jusqu’au 21 février. Mahj.org

 
  • Philippe Dagen
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/arts/article/2015/10/26/moise-aux-mille-visages_4797209_1655012.html#wrJCvevT4q25Jgme.99

       

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