Exposition Jean-Michel Basquiat, à la Fondation Louis Vuitton

Dans les salles blanches et lumineuses, sur quatre niveaux, se succèdent dessins et grands formats, dans une explosions de couleurs. Après un premier choc visuel, il s’agirait peut-être de comprendre, de décrypter. Même si on est tenté de simplement se laisser imprégner par ce que l’on voit et par ce que cela suggère : une énergie, une liberté, une véhémence.
Au fur et à mesure du parcours, autour de ces murs, une rage, un lâcher-prise, une sorte d’écriture automatique se déploie, liée à des émotions et des convictions dont on ne peut douter. Car ce qui ressemble d’abord à un fouillis et quelquefois à des représentations incompréhensibles – mélanges de personnages, d’objets, de scènes hermétiques, listes de mots – ce chaos prend sens progressivement et transmet exactement l’état d’esprit et le ressenti de l’artiste au-delà de tout message articulé. Car une œuvre de Basquiat n’est pas une représentation ou une description, c’est un récit. Non linéaire. Eclaté. Celui d’une situation, de réalités vécues. C’est une explosion.

Jean-Michel Basquiat est né à New York, à Brooklyn, en 1960, fils d’un père haïtien et d’une mère d’origine portoricaine, dans une classe moyenne aisée. Le père est absent la plupart du temps,à cause de son travail. A la maison il est violent. La mère est psychologiquement fragile. A l’âge de sept ans, Basquiat est hospitalisé après un accident et subit une ablation de la rate. Sa mère lui offre alors un livre d’anatomie, sans doute pour qu’il comprenne mieux ce qui se passe dans son propre corps. Il s’en souviendra. Ses parents se séparent à peu près à cette époque.
Après un nouvel épisode de violence de la part de son père, Basquiat quitte la maison familiale, il a quinze ans. Marginal, sans aucun doute, vivant ici ou là suivant ses rencontres, ce qu’il a reçu culturellement pendant son enfance, aura une importance dans l’œuvre à venir. Le père est un fou de jazz dont les échos emplissaient en permanence l’appartement ; la mère emmenait son fils dans les grands musées de New York.
Le reste de sa vie, dès lors, se fera dans la rue. Le destin artistique de Basquiat commence donc par des graffitis sur les murs de SoHo, partout où ils sont les plus visibles, près des lieux d’expositions et propres à être remarqués. Il crée avec des amis un groupe de musique (Gray) dont la particularité est qu’aucun d’entre ses participants ne sait jouer d’un instrument. Ils font donc uniquement du bruit.
Très vite, rompant les liens avec toutes ces activités, Basquiat commence à peindre. Sur n’importe quel support, puisqu’il n’a pas d’argent pour acheter des toiles. Il se fournit dans les immeubles délabrés et les chantiers, récupère des portes, des panneaux de bois, des frigos abandonnés, dans des décharges.
C’est pour lui le début d’une ascension fulgurante.

Cette période est très particulière, c’est une charnière dans l’histoire de l’art américain. C’est le tout début des années 80, alors que ce ne sont pas les musées mais les galeries qui consacrent les talents. Du côté du public, pour une certaine couche de la société, se rendre aux vernissages dans les galeries en vogue, visiter les ateliers d’artistes devient indispensable, c’est une question de standing. Chaque galeriste pousse ses poulains, chaque collectionneur craint de passer à côté de l’artiste dont il faut absolument posséder des œuvres. Les galeries se multiplient. Le marché de l’art explose. Beaucoup d’argent circule, les galeristes deviennent eux-mêmes des stars au même titre, et parfois davantage, que les artistes qu’ils représentent, ( devraient-on dire : dont ils exploitent l’œuvre ). Car les tableaux circulent, sont vendus et revendus, les cotes montent et la valeur artistique est dépassée par sa valeur marchande. Pour les riches collectionneurs, l’art est un placement.

Basquiat est arrivé à ce moment, et la conscience de l’exaltation dont il est l’objet, la frénésie autour de son travail, la place qu’on lui donne au milieu de cette folie, ne lui échappent pas. L’argent dans le milieu de l’art, le cynisme des marchands, le fait que la commercialisation de son œuvre lui échappe totalement, ces motifs deviennent ceux de sa création. A cela s’ajoute la position que lui assigne la société : celle d’un noir génial, indomptable, qui crée un univers renversant. A cela, il répond : « Je ne suis pas un artiste noir, je suis un artiste ». Paradoxalement, on peut penser que l’engouement fulgurant pour sa personne, a été l’effet d’un racisme latent.
Basquiat a défini son travail comme traitant à 80% de la colère. Et on ne peut pas en douter quand on voit les traits rageurs qui le composent, comme des fulgurances. Quand on examine les thèmes de sa peinture, on comprend que cette colère vient du sentiment aigu de l’injustice et du mépris qui sont réservés aux noirs dans une société de blancs. Lui-même, adulé, se sent profondément méprisé, la plupart du temps réduit à sa négritude. Il dit : « Ils m’aiment parce qu’ils me prennent pour un homme-singe-sauvage. » Parmi les mots griffonnés, griffés, et répétés sur ses tableaux, on peut en lire certains qu’il est facile d’interpréter : carbon et tar c’est à dire charbon et goudron .
Qui peut affirmer que dans la colère il n’y aurait pas de douleur ? C’est ce mélange de colère et de douleur qui, chez Basquiat, prévaut à l’impression d’incohérence et d’incongruité. La couleur est jetée sur son support avec violence, urgence, à la fois parce qu’il y a tant de choses à dire, à dénoncer et parce que cette dénonciation acharnée et réitérée semble n’être entendue de personne. Ces silhouettes faites de grands traits croisés, aux yeux vides ou hallucinés. Ces dents prêtes à mordre ou qui ressemblent à des grilles comme pour décrire une parole prisonnière. Ces corps moitié chair à vif, moitié squelettes accompagnés de textes, de listes de mots qui sont autant de messages a priori hermétiques. Tout cela est de la colère et de la douleur.

 

Dans plusieurs compositions, Basquiat rend hommage aux grandes figures noires de la boxe : Mohamed Ali, Sugar Ray Robinson, Joe Frazier. Et aussi Joe Louis, qu’il représente assis sur un tabouret, couronné d’une auréole, alors que derrière lui les figures avides de son coach et d’autres personnages le guettent, ceci accompagné d’un message, tracé en lettres grossières et irrégulières : St Joe Louis surrounded by snakes – St Louis dominé par des serpents.
Il célèbre aussi les jazzmen noirs tels Miles Davis, Dizzie Gillepsie et Charlie Parker. Ceci en particulier dans un tableau intitulé Discografy I.

Un autre de ses grands thèmes est celui de la rue, dans des sortes de flash de violence, accidents, attaques de la police… un univers chaotique. Quant aux portraits, ils sont nombreux, expression d’une révolte impuissante, d’une furie sans issue. Autoportraits exaspérés, cheveux hérissés, yeux vides et large bouche aux dents serrées.
Parmi tout cela, on devine toutefois le sarcasme de celui qui a bien compris ce qui mène le monde, et qui pourtant joue le jeu puisque c’est la seule façon qu’il a de dénoncer la violence, la domination de l’argent, l’exploitation dont lui-même est l’objet et le racisme que l’on feint de ne pas voir et dont il est, malgré cette sorte de culte qu’on lui voue, le prisonnier.
Jean-Michel Basquiat voulait être connu, être aimé, il a gagné beaucoup d’argent que ses galeristes lui versaient en liquide. Il est mort d’une overdose en 1988.

Les carnets de notes de Jean-Michel Basquiat

Basquiat et Warhol

 

       

Commentaires

  • By Véronique Garrigou - on

    Merci pour cet article qui met des mots sur l’exposition que je viens de visiter. Je ne suis pas très touchée en général par le street art, cela me reste un peu « étranger », peut-être aussi que cela me fait un peu peur…Mais j’ai adoré cette exposition malgré tout pour…comment dire, l’éducation de mon regard qu’elle forçait. Passionnant et intéressant. Mais j’avoue que, bien que les deux expositions ne puissent vraiment être comparées hormis l’âge précoce de mort des deux artistes et peut-être une forme de tourment, j’ai été davantage touchée par les dessins et peintures de Schiele, au même endroit…

  • By Catherine Désormière - on

    Jean-Michel Basquiat a été graffiteur sous le nom de SAMO. A 18 ans, Il a quitté la scène du graffiti en faisant apparaître sur les murs de SoHo : « SAMO is dead » pour bien signifier que désormais il exposait dans les galeries et que sa carrière de peintre avait commencé.
    Quant à son « compagnonnage » avec Schiele, il paraît, en effet, très artificiel.

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