“Etre populaire reste péjoratif en France”, regrette Blanca Li

Dans Le Monde, Rosita Boisseau s’interroge sur le statut de la danse :

“Populaire ! La Biennale de la danse de Lyon lance un cri de ralliement qu’on n’avait pas entendu depuis bien longtemps. Et en avant la manif’, le grand rassemblement ! La danse contemporaine, dont la réputation d’élitiste le dispute parfois à un statut chic d’inaccessibilité, veut enjamber son cercle d’initiés pour brasser large et rafler la mise du grand public.

Cette revendication remet sur le tapis son lot de discussions tempétueuses sur le statut du chorégraphe, la hiérarchie des arts, la question du bon goût, et son jumeau, le mauvais, qui sent la sueur, celle de la lutte des classes qui a la peau plus dure qu’on ne croit. (…)

Souvenir, souvenir… A la fin des années 1990, les chorégraphes José Montalvo, Philippe Decouflé, Mark Tompkins ou Dominique Boivin, partisans d’un divertissement aux bras grands ouverts, pointaient non sans agacement les critiques dont certains les piquaient. Futiles, légers, superficiels, anecdotiques, autant d’adjectifs qui taxaient leurs spectacles. « Etre populaire reste péjoratif en France, et rien n’a vraiment changé, assène Blanca Li, qui vient de réaliser le film Elektro Mathematrix. Je ne comprends toujours pas pourquoi fabriquer des pièces accessibles entraîne tout de suite un doute sur la qualité artistique. Personnellement, je n’ai aucune honte à remplir les théâtres, j’en suis même fière. »

Virage sur l’aile avec la programmation pop mise au point par Dominique Hervieu, directrice de la Biennale après avoir été complice de création de Montalvo, de 1982 à 2012. Autant dire que sur le front du populaire, elle a fourbi ses armes. « On était même qualifiés de vaches à lait par certains parce qu’on avait du succès ! », se souvient-elle en riant. «  (‘...) De plus en plus de chorégraphes, dont certains dans la mouvance conceptuelle qui a marqué les plateaux depuis vingt ans, renouent avec le plaisir, la narration, le mouvement… (…)»

Le terme populaire a tout d’une bombe à dégoupiller avec précautions. A peine l’a-t-on lâché dans la conversation qu’on voit son affreux copain « populiste » rappliquer. « Je préfère parler de danse élitaire pour tous, pour reprendre la formule d’Antoine Vitez, glisse la chorégraphe Olivia Grandville, à l’affiche de la Biennale. « Dans le contexte politique actuel, le mot populaire est à prendre avec des pincettes, ajoute Christian Rizzo. Mais je crois qu’il faut qu’on se réapproprie ce terme pour marquer le fait qu’on n’évacue personne. J’ai découvert la danse contemporaine parce qu’elle était facile d’accès et elle l’est toujours aujourd’hui. »

L’évolution du terme, sous l’angle sociétal, n’est pas anodin. « Le mot populaire s’est effacé depuis les années 1970 au profit de celui de démocratisation, rappelle Patrick-Germain Thomas, sociologue et auteur de La Danse contemporaine, une révolution réussie ? (éd. de l’Attribut, 2012) Avant la seconde guerre mondiale et jusqu’aux années 1960, en référence à Jean Vilar mais aussi à Maurice Béjart, il évoquait une communauté, un partage du débat esthétique. Aujourd’hui, il est plus proche de l’idée de donner accès au plus grand nombre”, ce qui sous-entend un fossé entre ceux qui possèdent les clés ou les codes et ceux qui ne les ont pas. Par ailleurs, il faut bien dire que la danse contemporaine, dont le public n’est jamais acquis car elle développe une infinité de styles, peut déconcerter les spectateurs. » Autant dire que l’affaire se mord la queue.(…)

Comme par hasard, les fameux Jerks, de Maurice Béjart, créés en 1967, sur la musique remixée de Pierre Henry, sont reconduits par Hervé Robbe, qui fut son élève à l’école Mudra, à Bruxelles. Ils font un tabac au sein d’un parcours « savant-populaire » mis en place par Dominique Hervieu. Une accolade pour faire chavirer le populaire dans le bon camp ? « Il y a toujours en France une lutte de légitimation entre la création qui serait savante et le divertissement, souligne-t-elle. Un spectacle qui procure du plaisir n’est pas une œuvre respectable, voire pas une œuvre du tout ! Comme si on ne pouvait pas être en même temps inventif et grand public ». « Par ailleurs, l’opposition entre les deux mots laisse aussi entendre que ce qui est populaire n’est pas savant et que le peuple est donc ignorant… », ajoute Patrick Germain-Thomas.

Le clivage ne date pas d’hier. « Il remonte même au XIIe siècle, assène Agnès Izrine, journaliste et commissaire de l’exposition « Corps rebelles », présentée à la Biennale. A l’époque, il y a eu la séparation par l’église entre la danse dite mesurée, lente, celle des nobles et celle du peuple, spontanée et libre.(…)”

« Je constate que les gens ont besoin aujourd’hui d’être connectés avec des corps et pas seulement des idées, commentait récemment le chorégraphe Jan Martens dans Le Monde. Je ne fabrique pas des spectacles pour jouer trois fois. Je veux toucher le public. »

Parallèlement, la situation de la danse contemporaine en France est loin d’être florissante depuis quinze ans. Les chiffres donnés par l’Office national de diffusion artistique (Onda) en témoignent. Si le nombre de spectacles chorégraphiques semble en augmentation, la moyenne de représentations annuelles par spectacle a baissé en dix ans de 10 à 4,5. L’Onda soutient 250 pièces par an signées par 180 chorégraphes (sur les 500 répertoriés en France), soit 669 représentations. Le réseau des 70 Scènes nationales stagne depuis 2000, à 16, 5 % de programmation chorégraphique.

Ajoutez à cela, crise oblige, les baisses de budgets(…)

Biennale de la danse de Lyon, jusqu’au 30 septembre. Programme complet sur biennaledeladanse.com

 Rosita Boisseau
  • Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/scenes/article/2016/09/17/la-danse-en-quete-de-popularite_4999195_1654999.html#GcQXflywMwl10gvf.99

       

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Présidente de la MCH

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