Erwin Wurm, la Maison étroite

La Maison étroite (Narrow house) que nous avons pu voir et visiter depuis l’été avenue Foch, a été démontée pendant la semaine passée. C’était une œuvre d’art qui se faisait passer pour un jouet. Enfin, quand je dis ça, je ne suis pas tout à fait honnête puisque sur un pupitre, à l’extérieur de la maison, on apprenait, écrit en toutes lettres, qu’il s’agissait là de l’œuvre d’Erwin Wurm, artiste autrichien. On y lisait que cette maison était la copie d’une autre, bien réelle, qui a existé dans le passé dans des proportions convenables pour accueillir des habitants. Sur la pelouse, entre la chaussée et la contre-allée, sous les arbres, vers les n° 90 de l’avenue, les dimensions étaient bien différentes. Quand la porte était ouverte on pouvait y pénétrer et se faufiler dans l’entrée, et avancer dans la succession des pièces, au cœur de cet intérieur policé, bien rangé, gentiment coloré, presque chaleureux sinon qu’on s’y sentait … à l’étroit. Comme dans un vêtement étriqué. Visite à la fois cocasse et attendrissante. Cet espace rétréci, pouvait faire penser aux métamorphoses des contes de fées ou aux proportions changeantes dans Alice aux pays des merveilles. Sauf qu’il ne s’agissait pas du tout de cela. Nous pénétrions dans la reproduction d’un véritable intérieur, celui des parents de Erwin Wurm, en Autriche, dans les années 60. le cadre de l’enfance de l’artiste. Modifiée, rétrécie, espace contraint entre 2 murs à 1m 30 de distance. L’aspect ludique de cette construction recouvre le souvenir intime d’une époque et dans un pays où la vie courante était soumise à des moyens modestes et à l’obligation de s’y adapter. On peut y voir aussi, comment, dans des conditions de privation, la fierté exige un environnement ordonné, coquet, décent, dans une sorte d’hygiène pour pallier la petitesse des ressources, en composant avec ce que l’on a. Ici, l’espace réduit symbolise avec malice une gêne.

Erwin Wurm est né en 1954. Il a étudié la sculpture à l’Ecole d’art appliqué de Vienne. Il a été professeur aux Beaux-Arts de Paris et commissaire d’expositions.
Dans son travail artistique, il questionne les notions de volumes, d’équilibre, la place dans l’espace. C’est en 1990, qu’il expose ses premières œuvres, lesquelles sont impalpables puisqu’il s’agit de sculptures de poussière, sous cloche, ou dans un rectangle au sol. Evidemment, on pense à Marcel Duchamp et à son élevage de poussière. Est-ce un hommage ? Peut-être. Puis il passe à la performance, les figures d’une minute, pour lesquelles il demande aux visiteurs des musées où il expose, de prendre une certaine position pendant un instant. Ces derniers sont invités à rester debout sur des ballons, ou à enfiler une dizaine de pulls … quelle que soit la position, elle est toujours malaisée, oblige les corps à s’adapter à des postures contraignantes, en équilibre ou dans l’embarras. Ces sculptures vivantes et éphémères font alors l’expérience de l’inconfort. Erwin Wurm se sert aussi des objets qu’il place dans des dispositions instables, comme cette maison prête à glisser du toit du Mumok, à Vienne.

L’absurdité et l’humour perdurent au cours des années dans le travail d’Erwin Wurm, mais petit à petit ce qui semblait purement ludique prend une tournure plus critique comme un retour sur ce qui aurait tenter de s’exprimer pendant des années sans vraiment pouvoir se dire clairement.  En 2003, il crée la « fat house » une maison qui ressemble à une gelée compacte, en train de gonfler et qui déborde même des limites du toit. Symbole d’une société qui en veut toujours davantage et qui consomme jusqu’au malaise. A l’inverse la maison étroite, crée en 2010, symbolise comme on l’a vu, le manque et la privation. Cependant le thème principal en est toujours la capacité à s’adapter, soit par obligation, soit par désir d’atteindre quelque chose, parfois jusqu’à l’absurde, comme  Le bateau mou  que l’on peut voir depuis 2007 sur le parcours du Voyage à Nantes, au canal de la Martinière, et qui semble grâce à une distortion vouloir rejoindre la Loire.

Ainsi, pendant l’été 2019, la ville du Havre a accueilli pour un temps indéterminé, la Maison étroite. Avant le Havre, on l’a construite à Marseille, à Venise, à Berlin, à Vilnius, à Vevey en Suisse, à Pékin, en Autriche bien sûr, et sans doute ailleurs…
La Maison étroite qui prenait si peu de place mais encore trop, aurait pu faire partie du paysage havrais pour longtemps. Et comme presque chaque fois qu’une œuvre d’art est érigée dans l’espace public, et que, comme presque chaque fois des voix s’élèvent pour contester sa présence, si sa présence avait été maintenue, nul doute qu’avec le temps elle serait devenue un objet indissociable de la ville, une fierté. (Et je dis à l’oreille de ceux que cela intéresse : un aimant pour le tourisme). Hélas, elle déplaisait aux habitants de quelques mètres carrés.

Si l’on ne peux pas toujours défendre l’art, tant il est parfois pour certains difficile à reconnaître, on aurait pu s’accorder à la fantaisie, à l’irruption bienfaisante de l’humour et de l’imaginaire dans notre quotidien.
Il y aura bientôt 3 ans, Le Havre fêtait ses 500 ans avec la volonté exprimée d’accueillir l’art dans ses rues, de transformer la ville, de la réenchanter. Etait-ce simplement une diversion ? On ne joue plus.

La maison étroite en trois temps.

 Le jeu possède à mon sens une grande force, un vrai pouvoir de subversion. L’humour et le jeu permettent vraiment de soulever beaucoup de questions, de faire passer beaucoup de choses sans se montrer blessant ou doctrinaire. »
« Nous vivons sous une forme de dictature économique de plus en plus forte. Les inégalités se creusent et nous vivons les uns les autres dans des réalités de plus en plus éloignées. Mon travail est très lié à ce constat. J’ai été élevé dans les années 1960-1970 et le monde d’aujourd’hui est de plus en plus dominé par l’argent, que ce soit le monde du travail, celui de la mode ou même de l’art… J’en fais partie et par conséquent je pose des questions.    Erwin Wurm

L’atelier d’Erwin Wurm

Erwin Wurm travaux

       

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