© Krafft Angerer

“Elfriede Jelinek”, mise en scène par Nicolas Stemann, à Avignon.

Festival D’Avignon 2012

Elfriede Jelinek, mise en scène par Nicolas Stemann, à Avignon, analyse la crise. 

Si les artistes ne proposent ni remède ni salut à la crise, au moins ils donnent à voir le chaos : Elfriede Jelinek, mise en scène par Nicolas Stemann, ironise sur le “rien” brassé par le capitalisme.

Le Festival d’Avignon n’a pas fêté le théâtre dans une bulle, “entre soi”: au contraire, il a retenti des échos d’un monde marqué par la crise.

La troupe de Nicolas Stemann lit les 99 pages d’Elfriede Jelinek dans la cour du Lycée St Joseph : un compteur décline les pages lues, mises en scène, et aussitôt envolées par le mistral, comme se sont volatilisés les 25 000 milliards de dollars de la capitalisation boursière mondiale entre 2007 et 2009.

L’alliance entre Stemann et Jelinek, dans Les Contrats du commerçant, est fructueuse.

Comment rendre manifeste la recherche du profit, non celui produit par l’accumulation des richesses mais par “la circulation des signes monétaires et financiers” (André Orléan dans Le Monde du du 20 juillet) ? Montrer le désir d’un “pouvoir abstrait”, et non de la “jouissance de biens concrets” ? Le “désir pour la monnaie” ?

Jelinek pointe des complicités qui se nouent entre des petits porteurs réunis en choeur antique, des consommateurs, et des promoteurs immobiliers cyniques ou des banquiers (deux banques autrichiennes ont dilapidé, l’une les salaires des travailleurs, l’autre l’argent de ses investisseurs).

La tragédie est là, dans cette course mortelle à la possession et dans cet aveuglement de tous.

L’avidité est celle de cette femme qui s’empiffre, au sens propre, de billets d’euros, à l’image multipliée par la video sur grand écran. Elle est magnifiée par un immense coffre-fort, temple de cette religion des temps modernes, où disparaissent tous les portagonistes. Tous, à leur tour, ont des masques de loups. Le sang coule. On évoque “un sacrifice humain” pour apaiser le dieu.

Des têtes se posent sur les rails d’un train inévitable : le spectateur admire l’utilisation de la video qui transfigure le jouet électrique ! Les comédiens vocifèrent avec la voix d’un autre ou la voix d’un ogre. Sur trois ou quatre ballons, sont projetés les fragments du visage du personnage qui déclame, jusqu’à l’éclatement. Nicolas Steman lui-même se pâme en chantant Gainsbourg : Je t’aime moi non plus ! “J’achète, oh oui j’achète…”

Le seul mot qui unifie ce désordre théâtral est le mot “rien”. On produit du “rien”, on investit dans le “rien”, on gagne “rien”, on donne “rien”…et tout le monde est complice !

Pas de personnages, ni vraiment de narration, mais la parole, et des images. Les voix les jeux de mots de l’auteur dans un flot presque continu. Jelinek manie une ironie mordante. Et la solennité des stéréotypes et des discours déclamés jusqu’à l’absurde se dégonfle comme une baudruche.

C’est dire que le metteur en scène donne à la démystication des idéologies opérée par l’auteur, des formes théâtrales aussi provocatrices.

Le plateau est un lieu où se juxtaposent, se superposent des scènes hétérogènes qui montrent un monde courant à sa perte. Le spectateur se laisse entrainer dans une course fatale, comme les citoyens d’un monde économique affolé.

Le comique et l’humour côtoient le tragique et le pathétique. Si Elfriede Jelinek est un auteur dramatique incontournable, Nicolas Steman s’empare de cette tragédie moderne en se détournant des dispositifs et des modalités du théâtre classique : il lui offre, avec raison, une esthétique contemporaine définitivement anti-illusionniste qui convient au travail d’analyse de l’auteur.

Les spectateurs, passé les premiers moments d’étonnement, voire d’effarement, pour certains, lui en sont reconnaissants.

Crédits Photo: © Krafft Angerer

Isabelle Royer

       

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Présidente de la MCH

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