Des pièges de l’entre-soi.

Si le spectacle peut être une fête, il est parfois désespérant et nous incite à réfléchir, comme Tristesses d’Anne-Cécile Vandalem que nous avons vu au Volcan le 8 novembre.

Le décor nous frappe, composé de maisons imbriquées les unes dans les autres, dont on sort, où l’on entre, suivi par une caméra invisible abolissant l’intimité, projetant en direct les scènes d’intérieur. Cela crée une atmosphère inquiétante comme dans certains films avec des gros plans quelquefois énigmatiques. Nous voici voyeurs. On comprend que les apparences vont être déconstruites au profit de révélations. A la fin de la pièce l’apparition du cameraman dévoile une sorte de téléréalité, de Big Brother manipulateur…

Cette pièce dénonce un danger imminent, la victoire d’un parti populiste d’extrême droite, au Danemark. Le terreau en est une communauté de huit îliens, vivant en vase clos depuis l’enfance et composant plus ou moins une famille, refermés sur eux-mêmes. Les portes, les fenêtres sont des cadres qui enferment et nous offrent autant de tableaux.

Le début est tonitruant, et même humoristique – par outrance, croit-on -, entre des jeux débilitants et le machisme décomplexé de Soren, maire de l’île et bourreau de sa femme : peut-être une référence au « père de la horde » de Freud, celui qui soumet tout le monde à son bon plaisir. Les comédiens sont excellents, même si certains personnages semblent des caricatures à certains spectateurs.                                                                     Comme dans un polar nordique, noir  le plus souvent, on découvre le cadavre d’Ida, pendu au sommet du drapeau (sic !). Suicide ou meurtre ?

Si la pièce parait longue, voire pesante à certains, c’est que la dramaturge tient à montrer – démontrer ? – les causes du dénouement : sous l’emprise de Martha, la future ministre, jouée en manipulatrice sans états d’âme par Anne-Cécile Vandalem elle-même,  et son père, patron des Abattoirs dont la fermeture a chassé les habitants, c’est la déchéance et la mort de tous.

Les révélations sont progressives, celles des liens en général violents entre les personnages, des rapports de domination et de soumission, celle des compromissions des uns et des autres, de la corruption généralisée, de la cruauté, de l’influence de la propagande, de la peur de « l’extérieur » fantasmé (même les phoques ressemblent à des immigrants !) jusqu’à l’aveu du meurtrier, le pasteur ancien comptable, devenu bouc émissaire. L’éclat de la vérité provoque la destruction. Même les adolescentes échouent dans leur désir de s’échapper de ce monde fondé sur des pulsions plus que sur une idéologie, cupidités, frayeurs, égoïsmes, désir de puissance…Les armes ne font qu’appeler à une « guerre civile ».

Cette comédie noire est musicale, les voix d’Ida  et de l’adolescente sont magnifiques, les morts sont des sortes de zombies musiciens présents sur scène…Funeste étrangeté et légère consolation sonore !

Un sentiment d’impuissance saisit les spectateurs tant rien ni personne ne peut s’opposer à la victoire inexorable de Käre et Martha.. On cite Ibsen. Il évoque ainsi la Norvège : « La nature grandiose mais austère qui entoure les hommes, là-haut, dans le Nord, la vie solitaire, retirée (…) les contraignent à ne pas s’occuper des autres, à se replier sur eux-mêmes. C’est pourquoi ils sont introvertis et graves. »    On pense à cette phrase en écho à Tristesses : désespérer l’humanité c’est trahir l’humanité. Ici personne ne se révolte, ou plutôt ceux qui s’y essaient sont vaincus.       La pièce de Ionesco Rhinocéros, nous vient aussi à l’esprit, qui, après la 2nde guerre mondiale, nous sensibilisait à l’horreur humaine : les personnages se métamorphosaient en rhinocéros, en nazis. Sauf un, le plus faible, qui résistait. C’est celui-là qui manque, pour quelques spectateurs, dans Tristesses.

D’autres en revanche insistent sur la dénonciation du piège de l’entre soi, de la fermeture aux autres qui, sans qu’on s’en aperçoive, nous mène au désastre. Peut-être la pièce Tristesses nous éveille-t-elle…

Cet article a été rédigé après une rencontre de la Rubrique des spectateurs, le 14 novembre aux Gens de mer au Havre.

Isabelle Royer

http://lemonde.fr/culture/article/2016/07/09/festival-d-avignon-tristesses-beaux-rivages_4966838_3246.html?xtmc=avignon_tristesses&xtcr=3

http://lemonde.fr/festival-d-avignon/video/2016/07/06/avignon-quand-le-theatre-rencontre-l-engagement_4965095_4406278.html?xtmc=avignon_tristesses&xtcr=4

 

 

 

       

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