De l’importance de la musique dans nos vies

Dans le Monde du  24 novembre 2015 (extraits)

Vendredi 13 novembre, des tireurs armés ont pris des vies et dévasté une part intime et nécessaire du fonctionnement social  : la musique. Les musiciens ne sont pas de grands parleurs, leur mode d’expression est autre. Mais nous avons voulu leur demander en quoi la musique était essentielle, sans préjuger des genres.

Certains artistes, après l’attentat du Bataclan, ont préféré le silence, ou la sidération, tel D’de Kabal, habitant de Bobigny, rappeur, slameur, metteur en scène de théâtre  : «  La musique est toute ma vie, je n’ai aucun recul sur la question. » D’autres tentent d’analyser ce qui leur arrive, ce qui nous arrive. «  Le fait que la musique soit en ligne de mire n’est pas un phénomène exclusif de l’islam radical, nous dit le joueur de viole de gambe et chef d’orchestre catalan Jordi Savall. Il concerne ou a concerné au cours des siècles tous les fanatismes religieux qui pratiquent l’endoctrinement et veulent priver les fidèles de leur libre arbitre. La musique est liée aux sens. Elle a le pouvoir de mettre l’homme en dehors des conditions ordinaires de la vie, de lui donner de la joie, du plaisir. Mais elle lui permet aussi de se libérer de la peur, sans doute sa plus grande “perversion” aux yeux de ceux qui la combattent  !  »

Sur le site de Freedom of Musical Expression (Freemuse), organisation non gouvernementale qui défend la cause des musiciens emprisonnés, tués, battus, empêchés de diffusion, le journaliste danois Ole Reitov a écrit  : «  La liberté d’expression artistique inclut le droit pour le public à accéder aux événements musicaux sans avoir peur.  » Freemuse, équivalent d’un Reporters sans frontières pour les journalistes ou d’un Pen Club pour les écrivains, a été créé par Ole Reitov en 1998, au moment où les talibans, maîtres de l’Afghanistan, imposent un ordre religieux strict, brûlant les instruments de musique et les cassettes, emprisonnant ou battant des musiciens, même s’ils se produisent dans des fêtes privées. Face à ces actions, la communauté internationale ne dit rien, ou en dit peu, sortant de sa torpeur en 2001 seulement, quand sont détruits à la dynamite les bouddhas de Bamiyan, vieux d’environ quinze siècles. Au plus politique des musiciens, on a reconnu le statut de héros  : le chanteur communiste Victor Jara, assassiné en 1973 par le gouvernement Pinochet au Chili. Mais combien d’artistes ont été des martyrs ?

Le partage, la communion

Ce qui a été attaqué, pour le musicien Michel Portal, c’est le partage, la communion qu’autorisent les concerts. «  La musique, pour moi, c’est tout, dit-il. Classique, rock, jazz, rap ou ce que l’on veut… dans l’attentat contre le Bataclan, ce n’était pas la musique qui était visée, c’était le lieu, la boîte, le club, la salle, l’endroit où les gens sont serrés, piégés, bien coincés. Il suffit de défourailler. En Algérie, où j’ai été mobilisé comme tous ceux de mon âge pendant vingt-sept mois, ça m’avait frappé. C’était les dancings qui étaient attaqués à la fin du bal. Il suffit d’entrer, d’arroser et de filer par le côté. Je me souviens du petit “bando” juif du dancing, à Alger, un formidable bandonéoniste  : “Ça ne me plaît plus, Michel, de jouer ici, Michel, j’ai peur.” Un soir, il s’est fait tuer. C’est de ça qu’ont peur les musiciens. »

L’Algérie, si proche de nous, a payé un lourd tribut. Pendant la guerre d’Indépendance, c’est l’assassinat en juin 1961 de Cheikh Raymond Leyris, beau-père d’Enrico Macias et grande figure de la musique arabo-andalouse dans laquelle jouaient, côte à côte, juifs et Arabes, qui provoque l’exode des pieds-noirs de Constantine, puis d’Algérie. Plus tard, dans les années 1990, ce sera le raï, genre qui organise la circulation des rythmes entre Oran, Montreuil et Barbès-Rochechouart, qui sera durement touché  : assassinat de producteurs (Rachid Baba Ahmed, en 1995), d’artistes (Cheb Hasni en 1994, Cheb Aziz en 1996)… Les Kabyles aussi passeront au filtre de la haine  : en 1998, le chanteur Matoub Lounès, militant de la cause berbère, personnalité laïque et démocrate, est assassiné sans qu’on n’ait jamais su qui, du mouvement islamiste du GIA ou du pouvoir militaire algérien, a appuyé sur la détente.

« A l’époque, dit Chaba Fadela, chanteuse de raï menacée par le GIA et réfugiée en France en 1995 avec ses enfants, ils ont visé les artistes, les symboles. Aujourd’hui, les mêmes mafieux tuent une culture.  » (…)

« Le reflet de la société » (…)

Selon le chef d’orchestre israélo-argentin Daniel ­Barenboim, la musique « est un mégaphone culturel ». La musique éduque, rassemble. «  Elle m’a fait évoluer, réfléchir, m’a instruit et ouvert à d’autres mondes, d’autres pensées  », note Erik Truffaz, trompettiste de jazz. Il poursuit  : « La musique a toujours été le reflet de la société et a évolué avec. Le be-bop, le rock’n’roll, le punk, etc., ont exprimé, quand ils sont arrivés, une notion de liberté. Si on veut briser la liberté de la société, on brise aussi la musique en tant que telle, sans distinction de style, qu’elle soit instrumentale ou qu’il y ait des textes de chansons visés. »

La chanteuse malienne Fatoumata Diawara, 33 ans, confirme que «  c’est seulement à travers la musique qu’[elle] peut dire ce qu’[elle a] envie de dire par rapport à [sa] société, [sa] tradition, [sa] culture. Alors qu’avec de simples mots [elle] blesserai [t] et [se] ferai [t] beaucoup d’ennemis au pays  ». (…) Elle ajoute  : «Ces gens-là ont peur de la liberté de la musique. Personnellement, la musique m’a sauvée. Elle m’a permis d’être une femme épanouie, libre. En chantant, je parviens à me faire écouter en tant que femme jeune. Cette liberté fait peur même à des personnes de ma famille, quand j’aborde des thèmes qui, en général, sont tabous dans mon pays, donc à plus forte raison chez les extrémistes qui pensent que la liberté, c’est le diable.  »

« La vie, la distraction… »

En frappant le Bataclan, les tireurs froids ont mis à mal la cohésion sociale. Madeleine Leclair, responsable du département d’ethnomusicologie du Musée d’ethnographie de Genève (MEG), en a traqué les ressorts à travers le monde. «  La musique est essentielle, en ce sens qu’elle est l’un des moyens forts de construire l’identité de ceux qui la pratiquent ou l’écoutent.  » Momentanément, en allant au même concert tous ensemble, « sans préjuger de l’identité personnelle des individus ». Durablement, en choisissant d’aller écouter du rock ou des musiques sacrées, montrant ainsi qu’on appartient «  à un groupe bien défini, qui partage un même type de musique. Ce “groupe d’appartenance” peut aussi, bien entendu, être une classe d’âge. Et, parce qu’elle crée de l’émotion, la musique peut donner le sentiment de liens de solidarité et d’une profonde intimité entre ceux qui la partagent  ». Or, pour diviser, générer le chaos tant attendu, il faut rompre toute possibilité de communauté autre que la sienne, restreinte.

Que l’on soit violoniste classique ou rappeur, la musique « c’est la vie, c’est la distraction, c’est la luminosité. C’est un art premier, c’est une pulsation divine  ». Les mots sont d’Akhenaton, cofondateur du groupe de rap marseillais IAM. «  On l’écoute dans des lieux où on se rassemble et où on partage. Et ce sont tout sauf des lieux de perdition. Comme le sport d’ailleurs, trop souvent étouffé par les affaires d’argent alors qu’il est extrêmement sain et véhicule de belles valeurs. La musique vivante, c’est essentiel. Ecouter un CD dans sa voiture, c’est une chose, la partager avec 3 000 personnes, ça n’a rien à voir. C’est une réelle communion. On le voit dans nos concerts. Chanter sur scène, voir le visage des gens, ça te rebooste pour un mois.  »

Jordi Savall poursuit  : « Les pratiques musicales, mais aussi les musiques dans lesquelles on se reconnaît, sont un moyen de dialogue privilégié qui, dans bien des cas, exalte les sentiments, rapproche les gens. La musique accompagne l’histoire des peuples et en raconte autant les événements que les mentalités. Avec la musique, on peut redonner de la mémoire à l’histoire. Et cela nous ramène à notre humanité. Rappelons que, pour les esclaves, la musique était le seul espace de liberté, c’est pourquoi la plupart de leurs musiques étaient joyeuses. »

Du plaisir, de l’émotion

La musique est quotidienne, elle accompagne la vie courante, les grandes occasions, les rencontres et les croyances. En Iran, pays d’une richesse musicale ancestrale, au Pakistan, en Egypte, la situation n’est pas la meilleure, et pire encore pour les artistes femmes, contraintes au mutisme. Keyvan Chemirani, qui appartient au Trio Chemirani (trois percussionnistes, lui, son père Djamchid et son frère Bijan), souligne qu’il y a un paradoxe pour un musulman à s’attaquer à la musique  : « Dans la religion musulmane, l’appel à la prière est un chant. Un chant d’une beauté très émouvante, dans le mode bayat tork [mode de la musique persane]. Les muezzins chantent les sourates, et c’est d’une beauté bouleversante. Même quand on n’est pas croyant, on accède à une transcendance par le chant. D’ailleurs qu’est-ce que c’est la croyance, sinon se sentir en connexion avec la vie, les éléments ? »

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Jack Lang, président de l'Institut du monde arabe et le group Fanfaraï.

Vincent Ségal, violoncelliste et compositeur français, collabore notamment avec des musiciens d’Afrique, un continent où la musique est une valeur centrale. « La musique, c’est se rapprocher des oiseaux, du vent, du mystère de la vie, de la vibration de la planète. Quand Ballaké [Sissoko] joue de la kora, il exprime la force de la vie. Malik [le flûtiste Magic Malik] racontait tout à l’heure à ses étudiants à La Courneuve que, lui, il fait de la musique avant tout pour progresser intérieurement. Je le pense également, et c’est une progression sans fin. Il y a quelques mois, à Lyon, je demandais à un chauffeur de taxi ce qu’il écoutait comme musique. Il m’a répondu “Je n’écoute pas de musique, ça m’éloigne de Dieu”. Je lui ai répondu qu’il y avait d’immenses musiciens, compositeurs et poètes (Messiaen, Bach, Hafez…) qui, au contraire, disaient se rapprocher de Dieu à travers la musique ou la poésie.  » (…)

Ce qui coince, c’est le rapport au corps, à la sensualité, au divertissement, à la jouissance, poursuit Keyvan Chemirani. Car la musique, c’est du plaisir et de l’émotion. La chanteuse française Blondino, 29 ans, dont le premier album sortira en janvier 2016, cite Nietzsche  : « Sans la musique, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil. » Akhenaton témoigne  : « Quand j’écoute la chanson d’Erykah Badu Love of My Life, j’ai l’impression que le morceau s’adresse à moi. La musique, c’est ça pour moi, l’amour de ma vie. (…)

L’éducation, le vivre-ensemble

La musique est centrale, la musique est fragile. La diversité des styles et des formes, sa transversalité fait la force de cet art majeur, mais elles la segmentent. L’attentat du Bataclan a aussi cherché à scinder. La communauté rap ne décolère pas après les propos tenus sur France Inter, lundi 15 au matin, par le député socialiste Malek Boutih, ex-président de SOS Racisme  : «Je suis devenu républicain parce qu’en bas de chez moi, j’avais une bibliothèque, pas une salle de rap. » Akhenaton réagit, étonné. «  Quand je regarde tout ce que le rap m’a apporté, c’est le chemin inverse. Pour moi, heureusement qu’il y a eu des salles de rap, je m’y suis fait mes premiers amis, j’y ai connu mes premières amours d’adolescent. Et ce qui s’est passé vendredi 13, cette situation, on l’explique depuis vingt ans dans nos textes. » En vain ? Le rap ne dirait rien sur la société ? « Je ne suis même plus en colère, je ressens beaucoup de tristesse. »

L’éducation, le vivre-ensemble passent par la musique, qui peut agir comme un ciment et un moteur. « La musique a disparu de la cité, regrette Vincent Ségal, alors qu’elle devrait être présente dans la vie de tous les jours, pas seulement enfermée dans les salles de concerts. Elle devrait s’exprimer partout, dans la rue, le métro, à l’hôpital, à l’école. » Le musicien et compositeur Titi Robin, spécialiste du monde méditerranéen né dans le Maine-et-Loire, va plus loin  : « Au-delà de l’idéologie qui manipule ces gens-là, je pense que ceux qui sont convaincus et passent à la violence sont des individus qui n’ont pas les moyens d’exprimer ce qu’ils ressentent. Ils sont comme dans une prison. Ce sont des gens coupés de la musique, du chant, de la danse, de la parole, hermétiques au partage. Cet isolement est un poison qui peut déboucher sur la folie, la violence barbare. »

Laissons la conclusion à Jordi Savall  : «  (…)Je ne suis pas un combattant. Je suis pour le dialogue, l’amour. Je suis pour la beauté. Nous n’avons pas réussi à faire aimer notre pays. Il faut désormais aider ces enfants, ces jeunes à aimer la culture qui les a accueillis. La question de l’éducation et de la culture, dont la place reste très insuffisante, est aujourd’hui plus que jamais urgente et primordiale. »

  • Stéphanie Binet
    Journaliste au Monde
  • Marie-Aude Roux
    Journaliste au Monde
  • Francis Marmande
    Journaliste au Monde
  • Patrick Labesse
    Journaliste au Monde
  • Stéphane Davet
    Journaliste au Monde

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/11/23/de-la-musique-avant-toute-chose_4815517_3246.html#Ay1W0uio8Whqqd7p.99

       

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