Corps engagés

Annliz Bonin – Anxiogène

Gaël L. Compagnie L.

Annliz Bonin et Gaël L. sont un couple de performeurs. Leur matière ? Le corps. La manière de faire parler les corps ? Les mettre à nu.

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La nudité n’est jamais anodine. La proximité des corps provoque le regard. Trop de symboles, trop d’imaginaire s’attachent au corps nu. Elle suscite une fascination dont le spectateur voudrait parfois se défendre. Ainsi la performance est en désaccord avec la norme qui est d’être vêtu en société, elle montre ce que les conventions nous demandent de cacher. Le corps n’est pas un objet indifférent, il exprime par sa peau, par sa fragilité apparente, par le fait même qu’il est sexué, les conditions de l’être au monde.

Quand Annliz Bonin se présente devant le public, nue, accompagnée de deux autres performeurs nus eux aussi, alors qu’ils sont plongés dans le noir, leurs corps juste éclairés par les projecteurs, ils deviennent les cibles de tous les regards. Un silence, l’attente. Et lentement, pinçant leur peau, soigneusement, minutieusement, ils l’enlèvent morceau par morceau. Mue, c’est ainsi que s’intitule cette performance. Cette peau fictive – un film de latex – ôtée progressivement, les met, finalement… à nu. C’est ainsi que se dévoile ce qui était à la portée de tous : le corps dans sa simplicité, dépouillé des artifices que les modes et le goût du moment imposent. Annliz Bonin, grâce à ce geste rend symboliquement aux corps, leur dimension naturelle où chacun est unique dans la diversité des formes et des âges. Elle les expose aux regards habitués à voir des corps formatés selon des codes qui n’ont rien à partager avec la réalité de la chair et de nos imperfections. Ce qu’elle cherche dans ses performances et les ateliers qu’elle anime, c’est à retrouver l’essence de l’être, un corps naïf, proche de l’animalité, sensuel, sexué mais non sexuel. Un corps innocent, sans artifice.

Gaël L., il y a quelques années, se soumettait à une mécanique qui le rattachait à des électrodes. Il était également relié à un capteur qui permettait de mesurer la distance entre son corps et les spectateurs, lesquels, individuellement, étaient incités à s’avancer vers lui. Les interactions qui se produisaient entre eux, provoquaient sur son corps des stimulations électriques plus ou moins fortes selon la distance qui les rapprochait. Exposé, crucifié, il montrait la fragilité de l’être désireux de contacts mais dont la peur de l’engagement perturbe et fait souffrir. Par d’autres voies, aujourd’hui, il continue d’explorer les désordres que le corps subit. Pour Gaël L. la nudité n’est pas une provocation. Mais il revendique sa part sexuelle qui permet d’exposer la violence faite à l’individu et les atteintes à un corps traversé d’émotions. Il montre l’interaction entre le monde extérieur et le corps contraint, et la difficulté à ressentir le plaisir hors de toute injonction de la société. Il met en scène des corps de femmes où s’exprime la soumission à une demande intériorisée implicite, il dénonce la sourde violence qui leur est faite.

L’un et l’autre le disent, la nudité est un outil subversif qu’ils assument. Conscients qu’elle ne laisse jamais indifférent et que la question du corps sexué ne peut pas être évacuée, sexuelle ou non. Pour eux, la performance, doit provoquer un effet immédiat, sans intervention de l’intellect, sans référence à l’art, dans l’invention. Et pourtant, alors qu’ils ne sont ni dans la déclaration ni dans la contestation, ils pensent que toute action, telle que la nudité le permet dans la performance, a toujours une portée politique, dans la ré-invention des manières d’agir. Leur art est un art de la conviction et de l’intime.

Catherine Désormière

A signaler leur présence, avec d’autres performeurs, à la deuxième édition de Corps Matière, qui aura lieu au Cargö le 19 mai, à Caen.
http://www.corps-matiere.com

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