Comprendre les images : les portraits retouchés…

La publication de l’image avait fait grand bruit sur les réseaux sociaux. Le 13 février, une journaliste britannique publiait sur Twitter un cliché en apparence non retouché de Cindy Crawford. Quelques jours plus tard, le site people américain TMZ révélait que l’avocat de l’auteur de la fameuse photographie, John Russo, allait déposer plainte, déclarant que l’image en question serait « une version frauduleuse de [sa] photographie, qui a été transformée et qui ne représente pas l’image originale ».(…)

Mais peut-on encore croire d’un portrait qu’il est « naturel » ? « On a longtemps dit de la photo qu’elle était objective, alors qu’une image est faite de conventions, de codes et de styles », rappelle André Gunthert, chercheur en histoire culturelle et études visuelles à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).De plus, la perception d’une image est un phénomène mental : lorsqu’on regarde un portrait sur une affiche, on ne voit en fait que de l’encre, et c’est notre cerveau qui reconstitue un visage. Mais la puissance de restitution de la photographie le fait oublier, et nous fait croire à la vérité de ses prises de vues.

Objectivité ou subjectivité de la photo : pour certains magazines féminins, cette subtilité importe peu. Ce qui compte, c’est que les lecteurs adhèrent à la véracité de ce qui leur est montré. En avril 2009, Elle consacrait ainsi une de ses couvertures aux « Stars sans fards ».(…)

Un an plus tard, Marie Claire publiait un « numéro 100 % sans retouches », déclarant vouloir montrer que le magazine n’offre pas « une image réductrice d’une beauté unique et d’une jeunesse éternelle ». Le numéro s’inscrivait alors comme une réponse au projet de loi déposé par la députée UMP Valérie Boyer, qui visait à rendre obligatoire la mention d’éventuelles retouches. La députée reprochait à l’image modifiée de rendre une représentation irréelle du corps féminin. Car, de fait, c’est en très grande majorité quand il s’agit de photographier les femmes que se pose la question du naturel ou du passage par un logiciel de retouche numérique.

Lire aussi : L’éternelle retouche des photos du corps féminin

Dans son Histoire de la beauté (Seuil, 2004), George Vigarello, directeur d’études à l’EHESS, explique cette prépondérance par le fait que la beauté moderne, selon lui, « ne se définit qu’au féminin, combinant inévitablement faiblesse et perfection. La beauté valorise le genre féminin au point d’en apparaître comme l’achèvement ».

Les portraitistes n’ont d’ailleurs pas attendu l’avènement de Photoshop pour embellir la réalité. La pose de leur modèle, son maquillage, la lumière, le cadrage, l’exposition sont autant d’aspects techniques qui influent sur le rendu de la photographie et sur son interprétation : ce qui est « naturel » dans une image relève surtout du discours.(…)

Dans Mythologies (Seuil, 1957), Roland Barthes consacre un long passage au visage de Greta Garbo, « visage non pas dessiné, mais plutôt sculpté, dans le lisse et dans le friable, c’est-à-dire à la fois parfait et éphémère ». Mais les modalités de ce contrôle ne sont plus les mêmes.Plusieurs médias nord-américains ont rapporté que Kim Kardashian dépenserait 100 000 dollars (95 000 euros) par an pour faire retoucher les selfies qu’elle publie sur les réseaux sociaux. Si la vedette de la télé-réalité américaine a toujours démenti ces rumeurs, le blogueur Perez Hilton signale régulièrement sur son site des incohérences sur ces clichés. Des outils existent d’ailleurs pour débusquer les retouches. Outre Tungstène, un logiciel français utilisé par plusieurs services de renseignement et agences de presse, le site Filter Faker permet d’identifier certains filtres, notamment sur Instagram.(…)

Plus que jamais, l’image « au naturel » reste donc une image fabriquée, et paradoxalement artificielle. Très critique vis-à-vis de la photographie, Charles Baudelaire, dans l’introduction de son Salon de 1859, reprochait à ses contemporains de « croire à la nature et de ne croire qu’à la nature ». Oubliant que la valeur de la photographie est de produire une représentation de la réalité par essence artificielle.

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/culture/article/2015/03/19/la-fabrique-des-apparences_4597372_3246.html#deeB6uvVT7zLfGaX.99

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Présidente de la MCH

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