« Chambre noire », compagnie Plexus Polaire

Dans cette chambre noire Valérie Jean Solanas est en train de mourir sous nos yeux, allongée sur un lit très nu éclairé de néons roses. C’est une marionnette. Une marionnette de taille humaine, tellement humaine que ç’en est troublant. Une femme blonde derrière elle la…manipule, c’est la mère, elle ressemble à Marylin Monroe, son idole, elle est légère, immature, inconsciente, peut-être un peu folle, elle ne veut voir que « les belles choses de la vie », elle ne voit pas que sa fille meurt. Elle n’entend pas sa fille lui demander : Pourquoi m’as-tu abandonnée ? Pourquoi n’as-tu rien voulu voir ?

Valérie Jean Solanas était une féministe américaine radicale, « trash » dirait-on peut-être, universitaire, prostituée, actrice occasionnelle, homosexuelle, internée une grande partie de sa vie pour des problèmes psychiatriques, abîmée par les amphétamines, auteure sulfureuse du manifeste SCUM où elle se prononce pour l’éradication du genre masculin. C’est elle aussi qui a tiré sur Andy Warhol, qui l’a raté, et qui le regrette.

Yngvild Aspeli, Norvégienne, l’a mise en scène pour la première fois en France au festival mondial de la marionnette de Charleville-Mézières, qui s’est tenu du 16 au 24 septembre dernier. Elle lui rend là un hommage âpre, sauvage, bouleversant, dont nous ne sommes pas sortis indemnes. Le spectacle est inspiré du roman de la Suédoise Sara Stridsberg « La faculté des rêves ».

Elles sont deux en scène. Deux mais multiples. Il y a Yngvild Aspeli elle-même, comédienne à plusieurs rôles, celui de la mère de Valérie, celui de son ex compagne, d’une infirmière, d’un professeur d’université et d’Andy Warhol en personne. Elle est également la troublante manipulatrice des deux marionnettes à taille humaine qui incarnent donc Valérie à la fin de sa vie, mais aussi la même Valérie petite fille, accrochée à la taille de sa mère et qui la supplie, dans une scène poignante, de ne pas la laisser seule. C’est également elle qui anime un étrange théâtre d’objets, où apparaissent un mannequin féminin désarticulé qui se démembre en une danse macabre et plusieurs paires de jambes fuselées qui font la roue dans un ballet tout à fait surréaliste.

Aux côtés d’Yngvild Aspeli, derrière un tulle noir transparent, il y a la percussionniste Ane Marthe Sorlien Holen, qui orchestre et rythme, en live, ce « cabaret chaotique », mélangeant batterie, voix, percussions corporelles et autres objets dérivés, de l’eau, une machine à écrire…C’est elle qui, d’un chant doux et délicat, révèle l’inceste du père, « My heart belongs to Daddy ». Il n’en sera presque rien dit de plus. Et nous en aurons la gorge nouée.

Projections et vidéos, pour une rare fois, sont de précieux atouts pour accompagner, souligner, intensifier la force, l’esthétique ravageuse du spectacle et la terrible émotion qu’il convoque en nous, spectateurs.

Yngvild Aspeli nous fait cadeau d’un théâtre visuel et violemment poétique, qui traduit les mots du roman dont il est inspiré en images, en émotions. En trouble également, lorsque par exemple la marionnette nous semble plus vivante que celle qui l’anime. Nous en sommes sortis bouleversés, oui, pour de longues minutes incapables de parler et d’échanger. Bouleversés par l’histoire de cette femme désaxée, humiliée mais furieusement libre, si provocante dans son refus de toute convention, de tout pouvoir exercé sur elle. Si fragile aussi, si complexe, si épuisée à la fin de sa vie. Tellement seule quand elle vit, quand elle meurt. Marionnette abandonnée.

Notre émotion était toute entière contenue dans l’écho impalpable que la pièce avait fait naître en nous et qui se prolongeait en silence, juste avant que nous ne laissions éclater notre enthousiasme commun.

 Véronique Garrigou.

« Chambre noire », compagnie Plexus Polaire

Septembre 2017, festival de Charleville-Mézières

CHAMBRE NOIRE

       

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