Aurélien Bory, partir de soi pour occuper le monde à défaut de le transformer. Aurélien Bory scénographe

La tournée du spectacle d’Aurélien Bory, Espaece, partie de Nantes, en passant par Toulouse et Lille, s’est achevée au Havre, au Volcan, le 13 janvier 2017.

Passées les émotions que tout spectacle créatif apporte au spectateur, vient le moment où la surprise et les perceptions immédiates cèdent à la réflexion. Et Aurélien Bory nous le permet en apportant des indices, peut-être même des clés, pour qu’au-delà du divertissement il transmette sa conception du théâtre, et puisque ce dernier en est l’image : celle du monde.
Aurélien Bory présente Espaece, en reprenant la phrase de Georges Perec :

Vivre , c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner. 

Il illustre ce propos grâce à l’espèce d’espace qu’offre le théâtre. Il mène ainsi une réflexion sur l’existence, en partant de l’espace concret qui est accordé à chacun – ses plages ouvertes, ses couloirs, ses intervalles, ses obstacles – et parvient à suggérer l’espace du temps, cette durée qui est donnée à la naissance et reprise à la mort. Entre les deux, quelque chose, la vie, traverse une liberté contrainte faite de trajets, de liens, de lignes croisées, de décisions, de pièges, en un lieu qu’il faut occuper au mieux.
Aurélien Bory montre un cheminement aléatoire et instable, en se servant de l’espace théâtral comme Georges Perec se servait de la feuille blanche :

J’écris : j’habite ma feuille de papier, je l’investis, je la parcours. G.P.


Peut-être est-ce la signification, dans Espaece, des longues barres, qui traversent le plateau d’un côté à l’autre, dont le balancement horizontal rappelle celui du chariot d’une machine à écrire, pour laisser place à un décor à la fois livre et bibliothèque, ouvertures et pièges pour les acteurs qui escaladent, traversent, jouent inlassablement avec les obstacles, affrontent cet objet changeant, dans ses interstices pour les occuper, dans ses passages pour les rendre visibles, dans sa hauteur pour l’éprouver. Tous ces parcours tracent des sillons et remplissent un vide, ils sont l’écriture d’une existence.
Franchir des portes, les ouvrir, les contourner, affronter des obstacles pour s’en jouer sur un plateau, est à l’image de la vie, sa représentation.
Aurélien Bory, scénographe, homme de théâtre et de l’éphémère, sait que ce qu’il construit sera déconstruit, et ne laissera aucune marque visible, sauf dans la mémoire volatile du spectateur. Au sortir de la scène, la comédie est bien finie. Ce qu’il nous montre n’est rien d’autre que le fragment de temps que constitue la vie d’un homme, faite d’élans dans la traversée d’un espace. Ce commencement et cette fin est la parenthèse qui enferme à elle seule un monde. L’espace fini est notre monde.
Dans La scénographie élargie, œuvre autonome ? * Aurélien Bory  écrit :

L’espace nous modèle, il est plus fort que nous. Nous pouvons courir sur les sommets, tutoyer les étoiles, faire tout ce que l’espace nous permet, nous disparaîtrons. L’espace nous porte, puis l’espace nous engloutit. Dans ce laps de temps se situe l’humanité.

Catherine Désormière


*Aurélien Bory, La scénographie élargie, œuvre autonome ?  Qu’est-ce que la scénographie ? Volume II – Etudes théâtrales 2012.

http://www.cie111.com

       

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