Au pays de l’« exception culturelle française », de plus en plus de films se retrouvent presque mort-nés.

Lumière sur les salles obscures

Les salles de cinéma en France ont connu une année faste en 2016. Pourtant, tous les exploitants n’y trouvent pas leur compte.

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Inauguration du cinéma Gaumont La Fauvette sur l'avenue des Gobelins à Paris, le 5 novembre 2015.

2016 fut une année particulièrement faste, mais de plus en plus de films peinent à trouver leur public. Les salles se multiplient, mais beaucoup d’établissements sont fragilisés.

Près de 213 millions de billets ont été vendus en 2016 par les quelque 2 000 établissements exploitant en France plus de 5 700 écrans. C’est la deuxième meilleure année depuis vingt ans pour le premier parc de salles d’Europe et le troisième au monde.

« Il ne s’agit pas d’un engouement passager, assure Richard Patry, le président de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), représentant la quasi-totalité des exploitants. La fréquentation en France est régulière et a doublé en vingt-cinq ans. »

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Lui-même exploitant des salles NOE Cinémas en Normandie, groupe qu’il a créé il y a trente ans, Richard Patry estime qu’il s’agit là d’« une évolution structurelle qui repose sur le dynamisme et l’investissement de l’ensemble des salles ». Et qui profite à tous. Les recettes, qui dépassent chaque année 1,3 milliard d’euros, font l’objet d’une taxe de 10,7 % sur chaque billet qui est reversée au Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) pour soutenir la production des films français.

Ce succès s’appuie sur trois piliers : la technologie, la chronologie et les blockbusters. Toutes les salles de l’Hexagone ont basculé ces dernières années vers la projection numérique et beaucoup en ont profité pour se moderniser, jusqu’à offrir pour certaines une bien meilleure qualité d’image à l’écran (technologies 4K, HDR, HFR ou projection laser) et du son immersif.

Les champions de l’innovation sont les fameux multiplexes, dotés d’au moins huit salles et situés le plus souvent en périphérie des villes. Pour la première fois en 2015, ces supermarchés du 7e art ont dépassé le nombre de 200 établissements en France, un bond de 34 % en un an.

Gaumont-Pathé, UGC et CGR (qui n’a pas de salles à Paris) gèrent 30,5 % des écrans, mais s’arrogent 52,1 % des recettes nationales

(…)

Le risque de rupture générationnelle est réel, avec des 15-25 ans désormais moins enclins à se rendre dans les salles obscures que leurs aînés, préférant leur smartphone, ordinateur et console de jeux.

Mais si les salles sont encore considérées, par 87,3 % des spectateurs interrogés en 2016 par le CNC, comme « le meilleur moyen de découvrir un film » (loin devant télé, DVD ou VOD), c’est aussi parce qu’elles bénéficient d’un monopole historique : l’exclusivité de diffusion des nouveaux films durant quatre mois. Pour les nouveautés, celles dont tout le monde parle, le spectateur n’a pas le choix.

Pas étonnant qu’exploitants et distributeurs de films défendent bec et ongles cette sacro-sainte « chronologie des médias » qui, in fine, conditionne tout le financement du cinéma français.(…)

La troisième explication du succès des salles se trouve dans les blockbusters, ces superproductions à très gros budgets de tournage et de publicité – jusqu’à plus de 350 millions de dollars (329 millions d’euros). Les 213 millions d’entrées sont en effet dues en majorité (52,6 %) aux films américains – tels que Star Wars, Zootopie, Vaiana ou The Revenant –, et non aux films français, minoritaires (35,3 %), malgré quelques succès en 2016 (Les Tuches 2, Camping 2, Radin !, Chocolat…).

Les œuvres commerciales du 7e art raflent la mise au box-office et font les choux gras des grands réseaux de salles, les « circuits » UGC, Gaumont-Pathé et MK2. Rien qu’à Paris, selon le rapport Kopp publié en juin 2016, ces trois « historiques » détiennent 71,5 % des 389 écrans – dont ceux des neuf multiplexes parisiens – et empochent 88,6 % des recettes. Sur toute la France, Gaumont-Pathé, UGC et CGR (qui n’a pas de salles à Paris) gèrent « seulement » 30,5 % des écrans, mais s’arrogent 52,1 % des recettes nationales.

Ce « ticket gagnant » technologie-chronologie-blockbuster révèle néanmoins des aspects moins brillants. « (…) L’exploitant de salles, lui, joue le jeu d’une programmation qui vise à la rentabilité immédiate », regrette Eric Altmayer, producteur indépendant (Mandarin Production).

Au pays de l’« exception culturelle française », de plus en plus de films se retrouvent presque mort-nés. La moitié des quelque 320 films français produits en 2015 ont fait moins de 20 000 entrées en salle ; c’est 50 % de plus qu’il y a dix ans. Et près de cinquante ont été vus par moins de 1 000 spectateurs.

Un film chasse l’autre en salle à un rythme effréné, car l’essentiel des entrées d’une œuvre se fait sur la toute première semaine.(…)

Les producteurs espèrent néanmoins que les accords de programmation signés lors du Festival de Cannes de 2016 – afin d’allonger à deux semaines la diffusion en salle pour chaque film indépendant – seront appliqués dès cette année.

Quant au Médiateur du cinéma, il veille à la diversité de la programmation jusque dans les cinémas à un seul écran. « Un nombre important de films d’art et d’essai porteurs de cette année a été refusé [par le distributeur] à nos salles », déplore cependant Chiara Dacco, déléguée générale de l’association des Cinémas indépendants parisiens (CIP).

Face à cette situation, faut il en déduire que la concentration des salles menace la filière du cinéma français indépendant ? Cette analyse est contestée par Jean-Pierre Decrette(…)La vitalité en France des cinémas classés « art et essai » – avec 1 135 établissements, soit plus d’un exploitant sur deux (55,8 %) – tendrait même à démontrer le contraire. Mais le CNC, lui, constate que leur nombre diminue, avec vingt-quatre cinémas d’art et d’essai (74 écrans) en moins par rapport à 2014.

Pour François Aymé, le président de l’Association française des cinémas d’art et d’essai (Afcae), « il y a effectivement certains abus de concentration, à Paris et dans les grandes agglomérations, avec pour conséquence pour les indépendants une marge bénéficiaire rétrécie – en raison du système des cartes illimitées qui rapportent une rémunération très faible aux indépendants qui les acceptent – et un accès aux films d’art et d’essai porteurs” [attendus] qui se détériore ».

Il espère néanmoins que la réforme du système de carte d’abonnement illimitée, engagée par le CNC, permettra une meilleure rémunération des salles indépendantes. Une réforme « art et essai » devrait aussi être annoncée au printemps.

Quoi qu’il en soit, les salles indépendantes – notamment en centre-ville comme les cinémas C2L à Poissy, Saint-Germain-en-Laye ou Roubaix (Nord) – résistent.

Les cinémas d’art et d’essai ne veulent plus être l’apanage des cinéphiles et des bobos des quartiers chics. (…)

Près de 213 millions de billets de cinéma ont été vendus en 2016 par les quelque 2 000 établissements exploitant en France plus de 5 700 écrans de cinéma

Le cinéma indépendant veut se démarquer en devenant un lieu convivial. (…)

Mais sans les aides publiques (villes, collectivités territoriales, fonds du CNC, voire Union européenne), beaucoup de ces salles indépendantes – parfois mythiques – n’auraient pu être modernisées, rénovées, agrandies, voire créées – Louxor à Paris, Sirius au Havre (Seine-Maritime), Palace à Tulle, CNP Terreaux et Bellecour à Lyon, etc.

Certains indépendants mutualisent les moyens, comme au sein de la CIP (programmation, communication numérique et, bientôt, carte d’abonnement) ou du Centre régional de promotion du cinéma (CRPC) dans le monde rural. Résultat, en 2016, la fréquentation des cinémas d’art et d’essai affiche en France une hausse de 18 %.(…)

C’est au cœur de cette tension permanente, où se mêlent concurrence et subventions, approche industrielle et politique culturelle, que le cinéma français creuse son sillon. Car les salles jouent un rôle fondamental dans la filière, notamment en collectant des fonds qui vont irriguer la production française. C’est la raison pour laquelle, fondamentalement, peu d’acteurs ont intérêt à bousculer un fragile équilibre qui sera bien pourtant contraint à se réinventer face à la révolution des usages.

Charles de Laubier

 En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/economie/article/2017/02/19/lumiere-sur-les-salles-obscures_5082081_3234.html#UKz4zzIkLTMgwbU7.99
 
       

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Présidente de la MCH

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