“A mes yeux, la ­démocratie est bien plus qu’une forme politique. Elle a une dimension métaphysique.”

Au mot « philosophie » vous semblez préférer le mot « pensée ». Quelle différence faites-vous entre les deux ?
Il y a là un écart très fort, une mutation profonde. Si l’on entend par philosophie une image du monde, l’élaboration d’une signification du monde, il faut bien reconnaître qu’à chaque fois quelque chose vient dépasser, excéder les bords de cette représentation. Ce quelque chose, c’est la pensée. Penser, c’est se porter aux extrémités de la signification. La signification arrête toujours quelque chose, alors que la pensée ouvre les possibilités du sens.

http://www.telerama.fr/idees/jean-luc-nancy-penseur-du-corps-des-sens-et-des-arts,84213.php

nancy2La peinture est une pensée. Mais la pensée de la peinture, ce ne sont pas les idées, les représentations que le peintre, qu’il s’appelle Delacroix ou ­Rothko, peut se faire. La pensée de la peinture, c’est le sens qui s’ouvre dans un certain geste de traits et de couleurs. On pourrait croire que les couleurs sont préformées dans un code symbolique, la Vierge devant, par exemple, porter un vêtement bleu dans la peinture classique. Le code est présent bien sûr, mais ce qui intéresse le peintre, c’est ce bleu-là en particulier, cette nuance singulière, ce chatoiement, cette épaisseur, ou au contraire cette légèreté de l’étoffe. C’est cela la pensée. L’ouverture de possibilités.(…)

La mutation que vous évoquez, quand l’avez-vous ressentie exactement ?
Je vis depuis longtemps avec ce sentiment. Il n’y a là ni catastrophe, ni sujet de gloire. Ce sentiment est né dans les années qui ont précédé et suivi Mai 68. Je pense à « La fin de la philosophie et la tâche de la pensée », conférence de Heidegger de 1964, qui traduit cette mutation de la civilisation. Une mutation est plus ample qu’une crise ; c’est une variation décisive. Quelque chose était alors en train de se passer.

L’actualité philosophique vivante a pris pour moi la forme de Derrida. (…) Au-delà du marxisme remis en question par Althusser, c’est toute une pensée réglée sur l’Histoire qui était alors en train de vaciller.

Le second grand moment de mutation, c’est la fin de l’Union soviétique. Face au modèle occidental, il n’y avait soudain plus rien. Mais cette place vide a très vite été recouverte par le déferlement du capitalisme le plus délirant, d’une technique de moins en moins capable de se désigner des fins. Ce qui a surgi pour moi avec Derrida, c’est la conscience que nous ne tendions plus vers un but, un sens final. Nous touchions au contraire à la suspension du sens. Cette interruption devenant constitutive du sens.

 Le corps a alors joué un rôle important pour vous…
Oui, le corps est intervenu de manière très significative. Le grand modèle de pensée qui nous portait jusque-là, parfois de manière somnambulique, re­posait sur une sorte de déni du corps. Dans cette vision de l’humanité tendue vers un but, les corps de ceux qui sont engagés sur la route n’ont finalement pas beaucoup d’importance. Le corps du militant s’efface devant la cause. Mais, petit à petit, une question a émergé : « Et si la cause était trop loin ? » Dans le cadre d’une résistance immédiate à l’ennemi, on comprend qu’on puisse risquer sa vie, mais quand tout est reporté, porté si loin devant, quel sens donner à sa fatigue, à sa souffrance ? Tous les grands systèmes (religieux, politiques, etc.) qui contribuaient à situer des significations du corps se sont effacés : le corps est devenu, tout seul, tout nu, si j’ose dire, le signe de la finitude. Cette finitude, il fallait la penser dans un rapport à l’infini.

De quelle façon ?
Le monde moderne est ouvert à l’infini, au grand nombre, sous toutes ses formes : cellules, atomes, milliards d’individus peuplant la planète, etc. Le corps est pris là-dedans. Mais il ne vaut ni parce qu’il est infini ni parce qu’il est une misérable finitude. Qu’est-il alors ? Comment penser cette ouverture à l’infini qu’est la finitude ? Le corps est fini comme la bouche est ­finie ; la finitude, c’est un tracé qui permet de donner forme à l’infini. La bouche s’ouvre : je parle, je peux prononcer une infinité de sons, de phrases. L’infini, c’est le dehors auquel le fini s’ouvre.

« Le corps est un lieu. Je suis partout où
est mon corps. Mon corps est dans mes écrits.
Une écriture, une pensée, c’est un corps. […]
Le corps est un dehors. »

(…)  Au fond, à la différence, je crois, de mon ami Alain Badiou, j’ai de moins en moins l’impression aujour­d’hui d’avoir une philosophie, de savoir même ce qu’est la philosophie. Je veux être mené au bord d’autres écritures. Je ne peux quasiment plus écouter de musique classique. J’ai besoin de la musique qui s’écrit maintenant. Qu’y a-t-il dans cette musique ? Une absence de formes toutes faites, une absence de conventions mélodiques, harmoniques. Il y a une tension vers la naissance du son, qui parfois frôle le bruit. J’aimerais faire de la philosophie qui soit juste le frémissement d’un son.

Le sens est toujours sensible pour vous. Le sens du toucher est au cœur de votre réflexion…
Le sens, c’est une expérience du réel. Une approche. Une touche. Là, la pensée a à voir avec la poésie ou l’amour. Le toucher réduit la distance mais ne l’abolit pas. En ce sens, le toucher est ce qui mène le plus véritablement à l’altérité. L’altérité n’est ni dans la distance ni dans la fusion. L’amour non plus, qui a pourtant été souvent représenté comme l’abolition de la distance, voire de la distinction, entre les amants : Roméo et Juliette qui se rejoignent au-delà de la mort, la vigne et le rosier qui ne font qu’un sur les tombes de Tristan et d’Iseult. Mais si l’unité était possible, si ce devenir Un existait, le désir de passer dans l’autre s’évanouirait.

« Le singulier pluriel, c’est une façon d’éviter
les pièges de la communauté. En latin, singulier
ne se dit qu’au pluriel ; singulus n’existe pas,
c’est singuli qui signifie “un par un” ».(…)

La démocratie, c’est cela, selon vous, une égalité qui n’est pas une équivalence ?
Les pensées de la démocratie ont beaucoup de mal à figurer ce que nous touchons finalement tout le temps : le fait que les singuliers ne sont pas du tout équivalents, interchangeables. On a cru qu’il suffisait de prendre les unités singulières pour les fondre ensemble dans un corps démocratique abstrait qui efface les différences. A mes yeux, la ­démocratie est bien plus qu’une forme politique. Elle a une dimension métaphysique. Elle pose que le tout, loin d’être politique, est multiple, singulier pluriel justement. Elle permet d’autres formes d’existence commune, d’autres façons de se rapporter les uns aux autres – que ces formes, ces éclats, se nomment arts, pensées, amours, gestes ou passions. A la différence de l’individu capitaliste qui peut toujours devenir interchangeable et donc se soustraire à tout rapport, le singulier n’a lieu que dans la relation. C’est l’affirmation de chacun que le commun doit rendre possible.

Dans Telerama : Propos recueillis par Juliette Cerf/Publié le 14/07/2012. Mis à jour le 01/08/2012 à 16h52.

https://www.franceculture.fr/personne-jean-luc-nancy.html

       

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